Knus Romer (Danemark)

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Knus Romer (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Dim 21 Fév - 18:05





Cochon d'Allemand
Den som blinker er bange for døden
Traduction : Elena Balzamo


ISBN : 9782922868623


Ici, c'est du bref, de petites scènes mises bout à bout, les fragments brisés de l'enfance d'un petit garçon mi-danois, mi-allemand et, à travers elle, de son entourage familial. Une famille resserrée, blottie sur elle-même pour se protéger de toute souffrance superflue, dont le seul crime est d'être mixte, le père, agent, puis directeur-adjoint d'une compagnie d'assurance danoise ayant osé, au beau milieu des années soixante - soit tout de même plus de douze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale - tomber amoureux d'une Allemande qui avait fui les troupes russes pour se réfugier à l'Ouest avec toute sa famille. La jeune femme a évidemment suivi son époux au Danemark mais, à Nykøbing, ville du Seeland, la plus importante des îles du pays, elle ne parvient pas à se faire accepter et restera à jamais "la Nazie", elle qui, pourtant, sous le joug hitlérien, avait vu ses amis opposants au régime finirent sous la hache du bourreau pour les femmes et pendus à des crocs de boucher pour les hommes.

L'ensemble mêle l'ironie et même le cocasse à une tristesse qui accable et à une amertume qui terrifie. Tout cela oscille entre le glauque brutal d'un écorché vif et une gaieté absurde, nerveuse, comparable à celle qui s'abat parfois sur les assistants lors d'une cérémonie funèbre. Pour atteindre le but qu'il s'est fixé, faire revivre cette mère qu'il n'a pas pu protéger de la sottise humaine et aussi lui rendre un hommage posthume, Knud Romer rit et nous fait rire avant de nous plonger d'un seul coup, dans les dernières pages de son livre, lorsque la Mort s'impose, dans les derniers remous, pleins de rage et de tumulte, qui ne veulent pas encore s'avouer vaincus, de ce qui fut bel et bien la tragédie d'une vie faussée, manquée, ratée.

On se rappellera longtemps le naturel avec lequel l'auteur intercale l'allemand résolument parlé par sa mère au sein d'un texte essentiellement rédigé en danois ainsi que les cigarillos et les bouteilles de vodka qui aidèrent vaille que vaille Mme Romer (à laquelle sa belle-famille avait d'ailleurs interdit de prendre le nom de son mari) à survivre - puis à mourir. Tout ici n'est que cruauté indicible, la cruauté banale du quotidien qui use, par laquelle tout un groupe humain refuse d'intégrer une femme par ailleurs trop fière pour rétablir la vérité sur son passé.

Au milieu de cette tourmente qui ne s'avoue pas, entre un père maniaque de l'ordre et de la sécurité qui se replie sur lui-même, une mère qui, victime de l'injustice de l'ignorance, campe fermement sur ses positions et, çà et là, les visites à une parenté allemande dont les bizarreries contribuent à le déséquilibrer encore un peu plus, le petit Knud voit tout, entend tout, subit tout et surtout comprend tout alors que ce qui aurait dû être l'enfance d'un petit garçon comme les autres se dévide irrésistiblement jusqu'à ne plus représenter qu'un écho plein de tristesse et de mélancolie se perdant dans le lointain des souvenirs ...

A découvrir.


Dernière édition par Daniel Tanguy le Dim 21 Fév - 18:06, édité 1 fois

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Re: Knus Romer (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Dim 21 Fév - 18:05

[...] ... Lorsque nous franchissions le seuil de l'épicerie qui se trouvait à Enighedsvej, un soudain silence s'instaurait, les gens nous regardaient, puis nous tournaient le dos. Nous prenions place dans la queue qui devenait de plus en plus longue, notre tour ne venait jamais. Mère disait "pardon", faisait parfois un signe de la main pour attirer l'attention, n'y parvenait jamais - jusqu'au moment où les vendeuses ne pouvaient plus se retenir de pouffer et, en échangeant un regard avec les clients, se tournaient vers mère : "Vous désirez ?"

Mère demandait un pain blanc, un pain de seigle, un litre de lait entier et un paquet de beurre. Elle parlait nerveusement, avec un fort accent ; on lui refilait du lait qui avait tourné, du beurre rance, du pain rassis et on la trompait sur la monnaie ; mère baissait la tête, disait "merzzi beaucoup" et "exguisez-moi," et nous sortions pour ne plus y remettre les pieds. Nous nous rendions chez Bengtsen dont la boucherie se trouvait au coin de Grønsundsvej, traversions le pont viaduc pour passer chez le marchand de fruits et légumes, Østergade, au Café Jeppesen, Slotsgade, et le même scénario se reproduisait chez chaque commerçant.

Ainsi faisions-nous nos tours quotidiens dans une ville qui nous tournait le dos ; nous voyions tout de dos, avions toujours affaire à des gens qui s'écartaient, puis s'éloignaient, chaque fois que mère les abordait. Ils regardaient dans une direction opposée, leurs boutiques étaient fermées, leurs marchandises épuisées, leurs chaises déjà prises ; à la sortie de la messe de Noël, le pasteur refusait de nous serrer la main. Nous étions seuls dans le monde, mère tenait ma vie dans ses mains, et je tenais la sienne, en trottinant à ses côtés pendant que nous allions jusqu'à la Grand-Place, puis faisions tout le trajet de retour.

Une fois rentrés, la porte fermée, nous nous sentions en sécurité, soulagés. Mère accrochait [son manteau d'ocelot] dans le placard et rangeait les achats dans la cuisine. Puis elle se versait un verre de vodka, passait au salon et mettait un disque. Elle allumait un cigarillo, se rejetait en arrière sur le canapé, soufflait la fumée, et pendant le reste de l'après-midi elle faisait la fête, pour elle-même, en écoutant Zarah Leander, Marlene Dietrich, Heinz Rühmann et d'autres airs à la mode dans les années trente. Elle rêvait de Berlin. ... [...]

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Re: Knus Romer (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Dim 21 Fév - 18:06

[...] ... Quand enfin [ma tante] réussit à dégoter un mari, il était trop tard. Heinrich Jaschinski, dont la famille, originaire de Stettin, avait perdu tous ses biens, l'avait épousée à cause de son argent, pour pouvoir faire des études supérieures. Tout le monde le savait, y compris tante Ilse ; et tous les deux allaient en souffrir. De plus en plus acariâtre, elle serrait toujours plus fort ses lèvres et le noeud de son chignon, laissait croître la verrue qu'elle avait au menton, mettait trop de sel dans ses plats, terrorisait les enfants, et gâchait l'ambiance chaque fois qu'une occasion se présentait. "Ach, Ilsekind", petite Ilse, soupirait grand-mère. Nul n'y pouvait rien : la petite Ilse continuait à rudoyer les gens, à répandre des calomnies derrière leur dos et à faire des scènes à son époux. Elle gratouillait le canari, qu'elle appelait "mon coco", et sa voix était aussi sèche que le biscuit qu'elle lui donnait à manger.

Chez les Jaschinski, il y avait plus de règles à suivre que dans l'algèbre, et mère me les faisait répéter bien à l'avance, m'instruisant de ce que je devais ou ne devais pas faire et comment je devais me comporter. Je me présentais en costume-cravate, je disais "oui, tante Ilse" et "merci, Dr Jaschinski" ; l'essentiel consistait cependant à ne pas énerver le canari, c'est pourquoi il fallait éviter tout vêtement de couleur jaune, car cela l'excitait. L'oiseau, dans sa cage, ne pipait mot ; moi, j'attendais le moment propice et, dès que tante Ilse quittait la pièce, je sortais un mouchoir jaune, l'agitais et me mouchais avec - et le volatile entrait en furie. Il se mettait à pousser des cris, il s'égosillait, il était hors de lui ; le teckel gambadait autour de la cage, aboyait et mordait le tapis. Ilse nous raccompagnait, pestant et jurant, je tendais la main à son mari en murmurant "je m'excuse", et je voyais un petit sourire se dessiner sur ses lèvres. ... [...]

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