Morten Ramsland (Danemark)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Morten Ramsland (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Mer 24 Fév - 19:43




Tête de Chien


Hundehoved
Traduction : Alain Gnaedig


ISBN : 9782070417780





Voici un roman comme il y en a peu. Tour à tour cocasse et cruel, "Tête de Chien" conte l'histoire de trois générations d'une famille norvégienne émigrée au Danemark, à grands coups de retours en arrière et de questions qui demeurent provisoirement en suspens et auxquelles on obtient enfin, quand on ne s'y attendait plus, des réponses pour le moins déstabilisatrices. Le narrateur, Asger, celui-là même que hante la "Tête de Chien" qui donne son titre au livre, nous entraîne à la découverte des siens, depuis les années trente et son grand-père Askild, ingénieur diplômé et adorateur gravement anarchisant de la Dive Bouteille, jusqu'à notre époque et sa soeur Stinne qui, devenue adulte, épouse La Bonde, ancien associé de son père, que les séquelles d'un périple malencontreux dans l'Himalaya contraignent désormais à porter une prothèse à la place du nez.

La Bonde, c'est un surnom et, des surnoms, vous en rencontrerez à la pelle dans "Tête de Chien". Ainsi, Niels Junior, le père d'Asger, doit à une paire d'oreilles un peu trop remarquables et remarquées l'évocateur sobriquet de "Feuilles de Chou" qu'il traînera jusqu'à l'adolescence. Le cousin de Niels - le personnage sans doute le plus jovial du livre, qui a cru bon, au temps où il avait pris la mer, de se faire tatouer le nom de sa bien-aimée en un endroit que ma mère m'a interdit, croyez bien que je le regrette, de nommer ici   sunny - restera toute sa vie "Tête de Pomme." Au hasard des chapitres, vous rencontrerez aussi une Grosse Tomate, un Knut le Marin, une Blonde ... et, dans les petits rôles de l'enfance, un certain "Tête de Lard", par ailleurs un gamin jamais à court de mauvais tours. Parmi tous ces surnoms, mérités ou non, bienveillants ou moqueurs, seul "Tête de Chien" ne correspond à aucune entité réelle. Derrière cette tête hideuse, se dissimulent en fait les angoisses et le malaise existentiel de notre narrateur. Rappelé au Danemark par l'état préoccupant de sa grand-mère moribonde, Asger trouvera finalement la force d'exorciser non seulement ses démons mais aussi ceux de la famille tout entière par la rédaction, que n'adoucira aucun fard si ce n'est celui de l'autodérision, de ce récit où de nombreux drames éclosent au milieu de personnages si loufoques, si déjantés, que le lecteur ne peut que rire et sourire alors même qu'il sait bien que la situation n'a rien de véritablement drôle, en tous cas pour ceux qui la vivent.

Le point de départ de "Tête de Chien", c'est le bon petit magot que Askild, le grand-père alors jeune homme, a caché dans son matelas, chez sa logeuse, avant que les Occupants allemands ne viennent l'arrêter pour des activités de marché noir. Seulement, quand il rentre du camp de concentration où on l'avait expédié, Askild ne veut plus rien savoir de ses activités illicites du passé. Ce qu'il a été contraint de faire pour survivre à la barbarie nazie l'a irrémédiablement changé et son caractère, déjà foncièrement anticonformiste, ne s'est guère arrangé au cours des années de soumission sous la botte allemande. Dans le temps, il buvait déjà, rien cependant comparé à ce qu'il va désormais absorber quotidiennement afin d'essayer d'oublier disons sa propre "Tête de Chien", le fait d'avoir, sous la contrainte des SS et pour avoir la vie sauve, battu à mort un camarade de camp avec qui il avait tenté de s'évader. Ce mutisme inexplicable, cette détermination à ne plus évoquer un passé devenu cauchemar, ne font pas l'affaire de Bjørk, fille d'excellente famille qui, après l'arrestation d'Askild, qu'elle fréquentait déjà malgré l'opposition de sa famille, a déniché le fameux magot et tout compris de la double vie que, sous ses allures d'étudiant bien sage en ingénierie, menait son amoureux ... Envers et contre tout, poussée par cette aberration biscornue et totalement incompréhensible que l'on nomme l'amour, Bjørk épouse tout de même Askild. Elle va mener auprès de lui une vie plutôt précaire, son mari perdant régulièrement ses emplois et échafaudant l'un après l'autre des rêves d'avenir tous plus irréalisables les uns que les autres tandis qu'elle se console en se plongeant dans des romans à l'eau de rose dont l'héroïne épouse en apothéose un médecin beau et intelligent - le rival d'Askild dans le coeur de Bjørk, au temps de leur jeunesse, était médecin. (Sachez d'ailleurs qu'ils se retrouvent, qu'elle lui amène très régulièrement ses enfants à soigner et qu'ils finissent par avoir une liaison. Je ne vous raconte pas la réaction d'Askild quand il se sait cocu et encore moins les circonstances, d'un très haut comique, dans lesquelles il le découvre parce que, vraiment, il faut que vous fassiez le détour pour constater par vous-même.  clown )

Avec de telles prémices, certains diront que "Tête de Chien" n'a rien pour attirer. Et pourtant, croyez-moi, c'est un excellent roman, qui joue sur plusieurs registres parfaitement maîtrisés par son auteur, dont la nostalgie et la tendresse du souvenir, la cruauté sans complexes de l'existence et par dessus tout un humour féroce, réjouissant, jubilatoire et qui traverse sans efforts toutes les couleurs du spectre tout en s'attardant, ici et là, sur le noir, qui n'est peut-être pas une couleur, mais sans qui, convenons-en, on ne pourrait pas faire grand chose quand on a décidé de régler ses comptes avec son enfance, sa famille et tant d'autres choses. (Enfin si, on pourrait essayer mais on deviendrait complètement dingue.) Wink


A lire. Et à relire. Avec délectation. Je signale, à toutes fins utiles , que "Tête de Chien" décrochera sans doute l'un de mes Nota Bene d'Or personnels pour l'année 2014 : si ce n'est pas un gage de qualité, ça ...  Very Happy

_________________
"On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la Volupté."

Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline.
avatar
Daniel Tanguy

Messages : 30
Date d'inscription : 15/09/2015
Age : 57
Localisation : De forum en forum

Voir le profil de l'utilisateur http://notabene.forumactif.com/forum

Revenir en haut Aller en bas

Re: Morten Ramsland (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Mer 24 Fév - 19:45




Hundehoved
Traduction : Alain Gnaedig


ISBN : 9782070417780


[...] ... - "Hé ! Feuilles de Chou ! Qu'est-ce qui se passe ? Vous allez où ?" demandèrent les gamins dans la rue.

Niels Junior répondit : "On s'en va", et retourna dans la maison pour disparaître dans les cartons, pour explorer l'intimité de la famille ainsi mise à nue : sous-vêtements, vieilles lettres, dont celles, nombreuses, d'un certain Thor, médecin de son état, et des photos jaunies. Il réussit à couvrir les caisses et les cartons de tant de monstres que cela déconcerta les déménageurs, au point que le déménagement tourna au chaos. Certes, le fait que Bjørk soit enceinte jusqu'aux yeux n'aida pas la situation. De plus, ces jours-là, Askild se montra complètement à côté de la plaque : il ne cessait pas de trinquer avec les déménageurs, il jouait au poker avec eux jusqu'au milieu de la nuit, et, à trois heures du matin, il se mettait en tête de faire découvrir à des déménageurs ivres morts toutes les joies et les finesses du jazz.

Quel spectacle ne fut pas offert aux voisins et aux enfants du quartier lorsque la famille débarqua dans Havnebakken, à Stavanger. A la gare, Askild s'était entiché d'un vieux canasson qui mâchonnait un bout de carton de l'autre côté du quai. Malgré les protestations des déménageurs et les faibles tentatives de Bjørk pour raisonner son mari, Askild décida que la vieille rosse allait tirer le chargement jusqu'à Havnebakken.

A l'arrière du chargement, qui tanguait dangereusement, trois déménageurs soûls comme des vaches s'étaient endormis et ronflaient comme des sonneurs. A l'avant, un homme aux cheveux et aux yeux noirs tenait sa canne dans une main et les rênes de l'autre, perché sur son épaule gauche, un perroquet criait : "Qui va là !" et "Bordel de Merde !" A ses côtés, une femme sur le point d'accoucher , et qui n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Et tout en haut, comme la cerise sur le gâteau : un petit gamin aux oreilles gigantesques, harnaché d'un attirail étrange qui l'empêchait de bouger les bras ...

Les voisins se précipitèrent sur le pas de leurs portes, les gamins derrière l'équipage. Certains furent fort dépités en comprenant que ce n'était pas un cirque qui venait de débarquer en ville. D'autres furent ravis, car la ressemblance avec un cirque était indéniable.

Cependant, Stavanger ne fut pas la ville dont ils avaient rêvé et ils ne se retrouvèrent pas comme des coqs en pâte. Certes, les gamins du quartier se montrèrent plus que disposés à donner un coup de main au déchargement, ce qui était particulièrement nécessaire, car il était impossible de réveiller les déménageurs. En revanche, les voisins restèrent vissés sur le pas de leurs portes et, lorsqu'un brave voisin s'approcha pour saluer les nouveaux venus, il repartit en prenant ses jambes à son cou : "Et il se prétend ingénieur ! Non, mais, quel langage ! Ingénieur ! ... Un docker, oui, si vous voulez mon avis ..." ... [...]

_________________
"On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la Volupté."

Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline.
avatar
Daniel Tanguy

Messages : 30
Date d'inscription : 15/09/2015
Age : 57
Localisation : De forum en forum

Voir le profil de l'utilisateur http://notabene.forumactif.com/forum

Revenir en haut Aller en bas

Re: Morten Ramsland (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Mer 24 Fév - 19:46

[...] ... Ca se gâte, songeait souvent [Feuilles de Chou] quand il traînait dans les rues de Bergen avec son père ivre, sur l'épaule duquel trônait Kaj, le perroquet, qui criait "Bordel de Merde !" Et l'oiseau, qui avait jadis contribué à rapprocher le père et le fils, commençait à lui taper sur les nerfs.

Toc, toc, toc, entendait-on à toute heure : "Nous savons que vous êtes là !"

Alors, Askild criait :

- "Niels ! La procédure habituelle ! Va ouvrir !"

Et mon grand-père disparaissait dans la chambre, puis se cachait sous le lit.

- "Non, il n'est pas à la maison," répondait Feuilles de Chou. "Non, repassez un autre jour ..."

Des têtes apparaissaient aux fenêtres, des lettres comminatoires s'empilaient avec des factures aux montants irréalistes. Les crabes, sur la tombe de Thorbjørn, se répandirent dans tout le cimetière et causèrent des frayeurs immenses aux visiteurs en rampant dans tous les sens dans les allées.
Et quand M. Kramer [= l'instituteur responsable de la mort de Thorbjørn] finit par quitter la ville pour de bon, quand les journaux de Bergen finirent par oublier qu'il avait existé un garçon du nom de Thorbjørn, alors Askild en eut soudain assez des créditeurs importuns. ... [...]

_________________
"On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la Volupté."

Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline.
avatar
Daniel Tanguy

Messages : 30
Date d'inscription : 15/09/2015
Age : 57
Localisation : De forum en forum

Voir le profil de l'utilisateur http://notabene.forumactif.com/forum

Revenir en haut Aller en bas

Re: Morten Ramsland (Danemark)

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum