Erling Jepsen (Danemark)

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Erling Jepsen (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Ven 26 Fév - 19:37



Kunsten ad graede i kor
Traduction : Caroline Berg avec le soutien du Centre National du Livre


ISBN : 978253157663

Attention : Spoilers




Même lorsque j'ai songé à me procurer, en ce mois de novembre, un livre qui me ferait rire ou, à tout le moins sourire, j'ai choisi, sans le savoir et au seul vu d'une quatrième de couverture - celles-ci mentent pourtant si souvent que, depuis le temps, je devrais avoir appris à me méfier - un livre d'un noir absolu. Certes, le récit étant mené par un enfant de onze ans, dans le Danemark rural du début des années soixante, il nous arrive de sourire mais plus on avance et plus votre sourire entreprend de flirter carrément avec le rictus d'abord gêné, puis écoeuré, et pour terminer carrément indigné et plein de rage. Attention, cependant : le texte est d'une finesse remarquable et l'auteur sait très bien ce qu'il fait. Et il le fait avec un grand talent. Un talent qui pointe d'ailleurs de manière implacable les injustices de l'existence et aussi celles que contribuent à créer les convenances des bien-pensants, toujours si avides du paraître qu'ils y sacrifient l'être sans la moindre manifestation de remords. Car tous, oui, tous, à la fin, ils savent mais cela ne les empêche pas de considérer le père comme un victime et non comme le criminel qu'il est.

Le récit s'ouvre sur une famille danoise de petits commerçants. Le père est épicier et livre le lait. L'une de ses plus grandes fiertés est sa casquette de laitier. Son fils, le narrateur, adore visiblement ce père qui, comme il le dit, positivement extasié, "a le pouvoir des mots." Et, l'espace d'un chapitre, un chapitre et demi, le lecteur un tant soit peut distrait ne perçoit que cette adoration avant de saisir que, derrière elle et aussi la peur de "voir Papa malheureux", se dissimule une autre crainte, bien pire, celle de la violence familiale. Violence à l'égard de la mère, violence à l'égard des enfants, de cela, rien n'est vraiment dit. On comprend simplement qu'il faut laisser à Papa son équanimité. Sinon ...

Par exemple, pour éviter que "Papa soit malheureux" quand il se fâche avec maman, il faut que la grande soeur du narrateur, Sanne, quinze ans, accepte de descendre partager le canapé sur lequel son père s'est vu exilé. Et c'est son frère, qui n'a pas l'air de saisir toute l'horreur de la situation, qui va la supplier pour qu'elle s'y rende. Et il arrive ce qu'il doit arriver : toute la pression qui pèse sur l'adolescente aboutit en un premier temps à des prescriptions de pilules "calmantes" pour soigner ses tremblements nerveux et enfin à l'internement, accepté sans broncher par des parents soulagés - la mère est évidemment complice mais c'est une bien brave femme tout de même, vous savez ...  bom

Il faut dire que Sanne s'est accusée d'avoir incendié la maison de sa grand-mère et d'avoir assassiné sa tante Didde, tout ça pour permettre à Papa d'avoir de beaux enterrements à honorer de ses discours.
Pour parler sur les tombes, le laitier-épicier a un véritable don. Mais encore faut-il, pour avoir une tombe sur laquelle se répandre en sanglots et en beaux discours, que quelqu'un s'engage à aller l'occuper ...

Mais que ne ferait-on pas pour que "Papa ne soit pas malheureux" - et pour que, surtout, la vie à la maison soit vraiment vivable et presque normale, autant qu'elle le peut avec un tel chef de famille à sa tête ? Or Sanne pourrait tout gâcher - y compris l'élection de Papa au conseil municipal, parti des Libéraux - si elle se mettait à déblatérer ainsi en public. Et, avec une folle, sait-on jamais ? ...

Ca fait à peine trois cents pages, ça va son petit bonhomme de chemin tout doucement, tout rondement, ca vous ramène de force en arrière parce que vous vous dites que non, vous avez mal lu, il y a bien quelqu'un qui se rend compte de tout ça dans le village, ou alors le petit narrateur a un grain, lui aussi, comme son père, comme sa pauvre soeur, comme sa mère aussi d'ailleurs après tout - est-ce normal de détourner la tête pour une mère quand elle voit sa fille coucher avec son père ? - ça vous fait ouvrir parfois des yeux grands comme des soucoupes, ça vous sidère et ça vous scandalise, ça vous donne envie de vous cogner la tête contre les murs et ça vous met en rage, ça vous fait sourire et ricaner (mais jamais rire, enfin, je n'ai pas réussi Rolling Eyes ) et plus que tout, ça vous fait vous poser cette question : "Mais où Erling Jepsen a-t-il pris ces personnages ? Dans sa seule imagination ? ..."

Vous finissez par souhaiter d'ailleurs que ce soit seulement là, que ce type ait une imagination complètement tordue, que ce soit un grand-prêtre du Révulsif et de l'Humour si noir qu'il en devient ... on ne sait trop quoi mais quelque chose qui va au-delà du simple humour noir de bonne facture. Parce que, si Erling Jepsen a trouvé ses personnages dans son enfance personnelle, ce serait vraiment horrible. Un cauchemar merveilleusement transcendé, on ne peut le dénier. Mais un cauchemar tout de même. Atroce. Bien noir. Avec plein de monstres partout. Et des monstres que vous appelez "Papa" " et "Maman" - les pires.

Répétons-le, c'est très, très subtil et Jepsen a l'habileté suprême de donner au père certaines qualités. Jamais - et pourtant, j'en ai lu pas mal, croyez-moi   Twisted Evil  - je n'ai lu de livre traitant de l'inceste sur un ton comparable à celui-ci. Lisez-le, relisez-le, faite-lui de la pub : "L'Art de Pleurer en Choeur" le mérite. Néanmoins, on peut redouter que les lecteurs non concernés directement par les sujets traités - inceste et violence familiale, père de famille irresponsable qui cache bien son jeu et qui sera toujours "LA" Victime et non le Bourreau, ce qu'il est en réalité au plus profond de lui-même - n'y voient qu'une histoire loufoque et plus ou moins malsaine. Les autres comprendront tout de suite et iront jusqu'au bout, fascinés par cette descente aux Enfers de deux enfants. La soeur finit en foyer d'accueil et le garçon, lui ... Le garçon n'a-t-il pas, lui aussi, sombré dans la folie ? Pourra-t-il avoir une vie normale ? Réussira-t-il à admettre que son "Papa qui ne devait pas être malheureux" n'était qu'un monstre et que sa mère, même si elle savait très bien faire réciter les prières du soir, ne valait guère mieux ?

"L'Art de Pleurer en Choeur", du Danois Erling Jepsen : un livre unique, un livre rare parce que la manière d'aborder les thèmes choisis, le portrait des personnages, la façon de placer les petites phrases là où il ne le faudrait pas ou, au contraire, d'"oublier" de les placer, sortent vraiment de l'ordinaire. Un merveilleux tour de passe-passe né cependant de l'horreur au quotidien et une question qui demeure, lancinante et irrésolue, inspirée par un passage, très court, que l'on se rappelle quand tout est fini, un passage où le fils et le père sont seuls dans la voiture familiale et où l'auteur a bel et bien l'air de suggérer que le père, pour se sentir "heureux", va demander à son fils de onze ans de lui faire une petite fellation. Âmes sensibles et bisounoursistes acharnés s'abstenir bien sûr parce que, comme le dit notre petit héros, "quand Papa ne va pas bien, c'est toute la maison qui trinque."

NOTA BENE : je viens de découvrir qu'il existe une suite à ce roman, "Sincères Condoléances." Je vous tiens au courant
.  Smile

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Re: Erling Jepsen (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Ven 26 Fév - 19:39



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ISBN : 978253157663

Attention : Spoilers !



[...] ... Sanne réplique : "Je ne vois pas pourquoi je ne peux pas porter cette robe en ville alors que j'ai le droit de la mettre à la maison.

- Tu sais très bien pourquoi,
" lui répond papa, mais Asger [= le fils aîné, parti étudier à Sønderborg] s'en mêle. Je crois qu'il essaie de calmer papa. Ils crient tous en même temps et c'est un peu difficile d'entendre qui dit quoi. Et puis soudain il n'y a plus un bruit. Je tire la chasse et je retourne dans la cuisine.

La paix a l'air d'être revenue et tout le monde a l'air de s'être réconcilié, Dieu soit loué. Mon père a quand même l'air légèrement grognon. Je préfère le voir heureux, tout à fait heureux, alors je propose quelque chose :

- "Pourquoi est-ce que Sanne ne dormirait pas avec papa sur le canapé cette nuit ?"

Alors ils me regardent tous avec un air bizarre.

J'ajoute : "Ils le font souvent, et papa se sent drôlement bien après.

- Non, pas ça !" crie Sanne, et tout son corps se met à trembler ; ce n'est vraiment pas gentil de sa part, je déteste quand elle fait ça. Et Asger ouvre des yeux comme des soucoupes et l'ambiance est fichue de nouveau.


- "De quoi tu parles ?" demande-t-il mais moi, je ne pipe plus mot, vous pensez bien ! Alors il se tourne vers Sanne.

Elle dit : "Tu n'as qu'à demander à papa."


Papa ne dit rien mais son menton tremblote et dans ces cas-là il vaut mieux le laisser tranquille. Je ne suis pas sûr qu'Asger le sache parce qu'il continue à le regarder fixement, avec des yeux tout minces, comme un serpent. ... [...]

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Re: Erling Jepsen (Danemark)

Message par Daniel Tanguy le Ven 26 Fév - 19:41

La tante Didde, qu'on croit mourante, enjoint son frère de "bien traiter ses enfants." Ce sont, pour ainsi dire, ses derniers mots. Le père sort furieux de la maison de sa mère où tout le monde s'est réuni pour veiller la mourante :

[...] ... Grand-Mère essaie de faire revenir papa dans la maison, mais elle n'y arrive pas, pourtant en général elle sait le faire marcher au pas. J'avoue que je suis plutôt d'humeur à rentrer me coucher et je m'installe dans la voiture pour l'attendre. Il vient assez rapidement s'installer à côté de moi et démarre. Mais il ne rentre pas directement, ce qui me surprend un peu. Il prend un chemin de terre à travers champs et s'arrête. Et puis il se tourne vers moi et me regarde avec un air qui fait que tous les muscles de mon corps se tendent d'un seul coup.

- "Je [n'ai rien dit à tante Didde], je te jure que je ne lui ai rien dit !"


Il ne me frappe pas, il ne me donne pas non plus de coups de pied. Il se contente de hocher la tête, comme s'il croyait ce que je lui affirme. Il me caresse même la tête, ce qui arrive très rarement. Et en général, quand il le fait, c'est parce qu'il veut que je fasse quelque chose pour lui. [...]

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