Visages, texte de 2008, inachevé

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Visages, texte de 2008, inachevé

Message par Yugcib le Dim 13 Sep - 9:49

Lecture du texte intégral : visages

... Souvenirs, anecdotes, enfance, adolescence.

EXTRAITS :

Premier jour d’école…

   
C'était le mardi 21 septembre 1954, alors que, depuis la veille, pour la première fois, je venais d'entrer à " la grande école ". J'avais six ans. En ce temps là, au temps de l' école des années 50, avec des pupitres en bois et des encriers dans le trou, à CAHORS, on ne disait pas " cours préparatoire ". C'était le " Petit Lycée ", soit les classes de l'école primaire, qui faisaient alors partie du Lycée, le Lycée Gambetta. La classe dans laquelle j'entrai était la " 12ème ", celle où l'on apprend à lire et à écrire. En dépit de mon très jeune âge, on m'avait mis " demi pancu ", parce mon père et ma mère, travaillant tous les deux, avaient décidé que je prendrai mes repas au Réfectoire, à midi.
Vraiment, cette école là, au " Petit Lycée ", à Cahors, en 1954, ce n'était pas le rêve... Quel populo! Quels cris, quelle bousculade ! Des murs gris, des grilles partout, des verrières sombres... Et le réfectoire, quelle horreur ! Nous étions 10 par table, les assiettes étaient épaisses et sales, je me trouvais au milieu de " Grands " en blouse grise qui se moquaient de moi parce que je ne voulais pas manger de " fayots ".
Ce mardi 21 septembre, il faisait très beau, une journée d'été, et dans l'après-midi alors qu'un soleil radieux et qu'une lumière à la fois très vive et très douce inondait la salle de classe par de hauts vasistas entr'ouverts, nous étions tous assis autour d'une immense table ovale en bois très clair, et encombrée de boîtes de peinture, feuilles de dessin, crayons, pots, pâte à modeler et bandes de papier multicolores. La maîtresse, une très jolie et très gentille jeune femme, très bien habillée, allait de l'un à l'autre pour vérifier ou plutôt admirer nos " oeuvres ". Elle s'extasiait devant les dessins et les bonshommes en pâte à modeler et n'arrêtait pas de rire, de féliciter l'un ou l'autre et de dire tout le temps quelque chose de gentil. Même les plus " durs à cuire ", ceux qui s'étaient déjà battus dès le premier jour et remuaient en permanence,  lançaient des boules de papier ou de chewing-gum, « piquaient » les crayons ou les buvards des copains… Oui, même ceux-là, cet après-midi autour de la table ovale, s'étaient mués en " artistes " de génie et  s'exprimaient bruyamment, expliquant ainsi à leur façon ce qu'ils venaient de réaliser.
A ce moment là, dans la lumière du soleil de cet après-midi, si vive et si douce, si enivrante ; au milieu de cet immense " chantier " de pâte à modeler, de feuilles de dessin et de créations si diversifiées, dans cette atmosphère qui était plutôt celle d'une fête, d'un goûter d'anniversaire ou d'une kermesse, je me suis senti très intimement relié à tout ce qui m'entourait. Les autres garçons de mon âge n'étaient plus des étrangers, et à mon tour, je rivalisai de pitreries, d'exclamations drôles, et de créations fantastiques en pâte à modeler car c'était là que j'excellais. Et tout à coup, au plus fort des rires et de l'enthousiasme général, dans la symphonie de tous ces bruissements de voix, de papier froissé, de mains tapantes et de " bravos ", dans un rayon de soleil encore plus enivrant et plus pur que tous les autres, je me suis immobilisé et demeurai figé, médusé, contemplatif, les yeux perdus dans l'immensité d'un ciel qui venait de s'ouvrir dans ma tête. Un visage alors se tourna vers moi, celui de la maîtresse d'école, et de ce visage rayonnaient un sourire et un regard tels que je n'en avais encore jamais vu de ma petite vie. Nous nous sommes regardés longuement, elle n'a rien dit, et moi non plus, d'ailleurs... Tout ce que je puis dire, c'était comme si des milliers d'étoiles de toutes les couleurs descendaient du ciel en une sorte de pluie qui lavait tout et dont les gouttes transparentes et brillantes donnaient une autre luminosité, un autre sens au monde, comme si le " manège ", au lieu de tourner comme il tournait d'habitude, valsait, vibrait. Et j'avais envie de sauter à pieds joints dans ce visage, ce sourire et ce regard... En fait, la maîtresse d'école, je la pris tout entière, de la tête aux pieds, au plus profond du bleu de mon ciel. De toute son élégance et en même temps, de sa simplicité, de sa délicatesse, de tout ce qui émanait d'elle et que j'ai ressenti très fortement en cet instant. C'était plus beau, plus vrai, plus réel, plus crédible, que toutes ces histoires de fées qu'on racontait alors aux petites filles. Et je me suis dit, que finalement, l' école, ce n'était peut être pas si mal que cela. Tant pis pour les horribles " fayots " du  " réfectoire ", pour les verrières poussiéreuses et les grilles, les murs gris et les mauvais coups des " chenapans " mal élevés… Du moment qu'un tel visage  se tournait ainsi vers moi et me regardait avec autant de gentillesse.
   A six ans, je sortais à peine de la toute petite enfance. Dès mes 3 ans, je me souviens bien avoir été à l' école maternelle mais ce n'était pas pareil. Dans une ville telle que CAHORS, à l'époque, à l'école maternelle l’on y faisait déjà l' apprentissage de la vie sociale. C'était un environnement assez hostile autant que je me souvienne : il fallait déjà savoir se battre, faire attention à ses affaires personnelles et les coups de plume ou de crayons, voire les coups de ciseaux  ( même avec des bouts arrondis ), étaient monnaie courante entre garçons turbulents, violents et tapageurs. On se faisait facilement voler son goûter, les punitions pleuvaient : ça allait des " gros yeux " aux coups de règle, ou au " piquet ".
Sans nul doute, le visage et le sourire de ma première institutrice, à mon arrivée à la " grande école ", ont été reçus comme un cadeau du ciel, un évènement exceptionnel.
A six ans je n'avais pas dans mon esprit d'idées déterminées, de repères, d'images ou de modèles qui eussent pu constituer pour moi des éléments de réponse à certaines interrogations. Je ne savais rien du monde dans lequel je vivais, je n'avais que des étonnements, de vagues pressentiments que je ne pouvais pas analyser, je n'avais alors que des questions… Mais vraiment, oui, beaucoup de questions... Si l'on me surprenait tout seul, immobile, bien sage et le regard ouvert comme une fenêtre devant un paysage immense, si l'on me " voyait penser ", on croyait en fait que je rêvais et que j'étais " dans la lune ". En vérité, je réfléchissais. Des images étonnantes se formaient dans mon esprit, je ne croyais pas vraiment à tout ce que je voyais de mes yeux ni à ce que j'entendais de mes oreilles. Tout commençait par le mot " pourquoi ", avec un grand point d'interrogation. Ce n'était pas la connaissance que je recherchais, parce que la connaissance et tout ce que racontaient les " grandes personnes " me paraissait abstrait, non convaincant, et pas non plus spécialement rassurant. C'étaient des réponses que je cherchais mais je me doutais bien cependant, que les " grandes personnes " les sortaient, ces réponses, de tous les tiroirs qu'elles pouvaient avoir dans leur tête. Et dans les tiroirs on croit parfois qu'il y a de la magie mais ces tiroirs ne contiennent que ce que l'on a trouvé ou ramassé... ou acheté, ou volé... Il m'arrivait de penser, peut être pour me rassurer, que lorsque je serais grand, les réponses, alors, commenceraient à prendre forme, et que même si elles ne me convainquaient pas tout à fait, elles finiraient par effacer un certain nombre de " pourquoi ".
Bien des années ont passé depuis l'automne de ma première année d'école et les " pourquoi " en réalité, se sont mis à pousser comme des champignons, se  sont perdus au-delà de la ligne de l'horizon. Toutefois par la magie d'un certain nombre de visages, " pourquoi " s'est un peu déshabillé de sa réalité dramatique, " pourquoi " a un peu cédé de sa violence, de sa crudité, de son inconfort, de son insécurité.
   Quelques jours plus tard, ce fut Madame Basile qui remplaça la jeune et jolie, si gentille maîtresse d'école, que nous ne revîmes plus jamais...
Madame Basile nous apparut donc, un matin, avec un grand tablier à carreaux bleus et blancs tout délavé, qui lui descendait jusqu'aux chevilles. Son visage paraissait dur, sévère, strié de rides ; elle devait avoir au moins 50 ans, son regard était bleu et froid, son menton tout hérissé de poils blancs. Dans un certain sens, elle ressemblait à " Tartine ", mais en beaucoup moins marrant. Elle avait derrière la tête un chignon couleur de neige sale, très strict, et cela accentuait encore la sévérité de son visage. Madame Basile était " sans magie " : dictées, calcul mental, les " pleins et les déliés ", la plume " Sergent-Major ", les encriers qui ne devaient surtout pas déborder, la chasse aux " pâtés " sur les cahiers... Oh, elle n'était pas méchante, et jamais elle ne nous a fait le coup des doigts serrés sous l'impact de la règle graduée en bois ou en fer aux bouts carrés. Mais elle était inflexible, ne supportait pas la moindre  fantaisie. Il ne fallait surtout pas regarder par la fenêtre, ni " être dans la lune " ou, " faire l'intéressant ".
L'école alors ne m'intéressait plus du tout. Aussi l'apprentissage de la lecture fut-il une rude épreuve. Et encore plus le calcul, surtout le calcul mental. Comme j'étais le seul " petit " à être " demi- pancu ", à onze heures et demie la classe finie, je préférais attendre dans la classe assis à mon banc l'heure d’aller au réfectoire, plutôt que de me rendre dans la cour où il y avait tout le temps de la bagarre. Alors, je regardais madame Basile ranger ses livres, préparer le tableau pour la classe d'après-midi. Elle ne disait rien : du moment que j'étais sage et que, de mon côté je n'avais rien à exprimer….
Aucune révolte ne  montait en moi, ma situation me semblait tout à fait normale et ordinaire. Je ne la détestais pas, cette madame Basile, je la regardais, et c'était tout. J'essayais de savoir ce qu'elle portait sur elle comme vêtement sous son immense et triste tablier à carreaux. Je crus discerner, par la fente laissée par l'absence d'un bouton, un tissu indéfinissable marron foncé qui, je l'imaginais devait être une robe ou plutôt quelque chose ressemblant à un sac de patates sur un corps de fourmi géante.
Cependant, et en particulier le jour de l'arrivée de Madame Basile, derrière mes yeux tristes et noyés sous une ligne d'horizon imaginaire, bien qu’ extérieurement je ne laissai apparaître mon chagrin, des torrents de larmes inondaient le paysage qui était dans ma tête et j'avais vraiment très mal, au point de ne pouvoir absolument rien dire à personne.
Trois mois plus tard, le 21 décembre, un mardi également, qui était le dernier jour du trimestre ; parce que c'était un mardi 21 comme ce jour de septembre pour toujours inscrit dans ma mémoire, j'avais décidé que ce  jour là devait être un jour de fête, un jour différent de tous les autres jours même si le ciel était gris et bas, et qu'il allait se mettre à neiger. Tout seul, appuyé contre un gros platane dans la cour de récréation je faisais voler dans l'air glacial une longue guirlande de feuilles mortes attachées le long d'un fil.
Si toute ma vie durant j'ai toujours eu une phénoménale mémoire des dates, c'est à cette histoire là que je le dois. Aujourd'hui, au moment où je raconte cette histoire, je ne suis pas plus avancé qu'en 1954 ( ce sont toujours les mêmes questions ou presque...) Faisons le compte : aujourd'hui, cette institutrice aurait presque 80 ans... Est-elle encore en vie ? Je ne la reconnaîtrais même pas. Et pourtant, quand je rencontre une institutrice à la retraite, de cet âge là environ, très sympathique, avec un visage souriant, inévitablement, je repense à cette histoire.


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