Vanité de ce que l'on produit mais volonté et parfois rage à produire...

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Vanité de ce que l'on produit mais volonté et parfois rage à produire...

Message par Yugcib le Ven 18 Mar - 14:51

La conscience de la vanité de ce que l'on produit, associée et liée en soi à la volonté de produire, et cela en particulier pour un artiste ou pour un écrivain ; a toujours été pour moi un sujet de réflexion, une réflexion d'autant plus profonde, d'autant plus grave, que la conscience de la vanité devient plus aiguë et plus constante ; et que la volonté de produire s'apparente à une sorte de rage...
Les oeuvres qui ont le plus de chance de durer sont les oeuvres de pierre... Ce qui est gravé, façonné dans la pierre... Et qui témoigne de ce que fut une civilisation...
Nous sommes dans une civilisation qui ne produit plus d'oeuvres de pierre... Nous produisons des constructions d'assemblages de matériaux composites, des maisons qui ne durent qu'une génération ; nous nous exprimons sur des réseaux sociaux du Net, et quelques uns d'entre nous écrivent des livres dont le succès ne dure que le temps d'une saison, d'une mode, d'un engouement éphémère de quelques milliers ou dizaines de milliers de lecteurs.
Que demeurera-t-il de tout cela, à l'échelle d'une ère géologique et même à l'échelle d'une Histoire qui n'est que celle des Historiens depuis Tacite, depuis Hérodote, depuis Tite Live ?

Cette réflexion que je ne cesse de me faire depuis tant d'années, m'a un jour inspiré ce texte :

Le cosmonaute

Je vais mourir, prisonnier dans cette petite coque, aux confins d'un système stellaire périphérique d'une galaxie non répertoriée sur les cartes du ciel.
Comment me suis- je donc retrouvé catapulté dans cette région inconnue de l'espace ? Et que sont devenus mes compagnons de voyage ? Juste avant le grand choc qui allait se produire contre cet astéroïde gigantesque, nous avons rejoint nos coques aménagées, chargées de réserves de survie, puis nous avons quitté le vaisseau en perdition, projetés violemment dans l'espace, très loin de l'impact, si loin que nous n'avons ni les uns ni les autres, perçu le choc.
Normalement, avec nos vaisseaux Einsteiniens équipés de coques de secours, nous ne pouvions guère envisager d'exploration au delà des systèmes les plus proches de notre monde.
Je ne sais pas pourquoi j'écris ces mots sur un carnet de bord que personne, aucun être vivant, intelligent, ne trouvera jamais.
Mes réserves vont s'épuiser. C'est drôle, j'ai l'impression d'être ici, dans cette coque minuscule depuis une éternité, alors que physiquement je n'ai pas changé...
Sur notre monde, existent déjà quelques bonnes centaines, voire des milliers de langages différents, ainsi que de manières d'écrire ; parfois les signes, d'un langage à l'autre, n'ont rien de commun en apparence...
Alors ce que j'écris là ne représente rien, n'a de réalité que la mienne et va se perdre dans l'espace. Ce sera un message inconnu de plus, indéchiffrable, inutile, un témoignage, mais le témoignage de quoi ?
Lorsque j'étais un tout petit garçon âgé de six à sept ans habitant au bord de la mer, je passais des heures à me promener, au moment des grandes migrations estivales, le long des jetées, sur les plages, aux abords des terrasses de café, là où les gens se pressent autour des boutiques, dans la rue, aux spectacles folkloriques, dans les bals et les fêtes, autour des caravanes de restauration rapide, et je photographiais les visages avec mon petit appareil, des dizaines de visages, ensuite, je les regardais longuement, je les triais, je leur inventais une histoire, parfois je les plaçais, à demi enroulés dans des flacons soigneusement refermés. Et je les jetais dans l' océan lorsque je partais à la pêche avec mon père.
Ainsi pensais-je pouvoir les retrouver un jour, c'était ma façon de les aimer, de les garder avec moi sans chercher à les posséder.
Et aujourd'hui, explorateur de l'espace rejeté dans l'immensité, comme une photo en chair et en os dans un petit flacon, j'errais définitivement à la rencontre de tous ces visages qui s'étaient perdus, il avait bien fallu que je l'admette.


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