Les corps perdus, de François Gantheret

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Les corps perdus, de François Gantheret

Message par Yugcib le Sam 30 Jan - 8:33


J'avais lu ce livre en 3 jours vers fin janvier 2009...
Je me suis rendu compte en y repensant trois semaines plus tard, que j'aurais sans doute du en faire une seconde lecture...
J'ai aimé l'écriture : fluide, légère, précise, sobre, rythmée comme une musique, mais avec dans le ton, je crois, une certaine gravité (et à cela je suis en général assez sensible et ému)...
L'histoire par elle même, dans l'ensemble, n'est pas particulièrement originale dans la mesure où cette histoire ainsi racontée par l'auteur, nous renvoie à des évènements d'actualité faisant l'objet de reportages de journalistes... Mais sans doute le passage de la corde oubliée dans le puits, et ensuite la sortie du puits, les premiers moments de liberté d'Andrès dans l'incertitude et les dangers immédiats... C'est cela qui m'a surtout impressionné et vraiment intéressé.
Le mensonge et la trahison, dans la beauté de ces paysages du Maghreb, m'ont semblé prendre une dimension naturelle, familière, et comme "coulant de source" : en ce sens le comportement de Tamia qui au départ pensait à son amant prisonnier comme Andrès au fond d'un puits, et ensuite part avec Andrès, ne m'a pas choqué...
Il y a, à mon sens, une dimension naturelle dans ce roman, une dimension naturelle que j'ai retrouvée d'ailleurs à travers l'écriture de l'auteur, et aussi à travers ces descriptions sobres mais précises de paysages Africains...
Je n'ai pas trouvé que le roman était un roman "noir" : au contraire c'est la vie et l'espérance qui dominent, avec cette volonté toute humaine et toute naturelle, sans grands et inutiles raisonnements, d'user et de prendre parti de ce qui se présente... Et quoi qui puisse arriver, quoi qu'il arrive effectivement, il y a toujours comme une corde pour se raccrocher, un bidon avec de l'eau dedans, une plage, un port, une ville, des gens, quelque part... Un rêve, un souvenir, une attente... Et jamais ce néant, ce vide, ce noir absolu et définitif qui ne peut exister en réalité que parce que l'on l'imagine : on ne sait pas la mort, on l'imagine.
La mort que l'on voit c'est celle des autres quand ils sont immobiles et ne respirent plus...

Le titre "Les corps perdus" m'a un peu gêné, je l'avoue... Et cela même avant que je n'aie commencé la lecture...
Je ne conçois pas que des corps humains soient "perdus", perdus comme des âmes "damnées" ou "anonymes"...
Pour moi, il n'y a jamais de "damnation" ni d'oubli ni d'inexistence ni d'anonymat...
Un corps humain, de femme ou d'homme ou d'enfant ou de vieillard... Nu, habillé, souffrant ou en bonne santé, tel qu'il est, de la naissance à la mort, c'est à dire vivant, avec son odeur, sa respiration, et tout ce qu'il contient (organes, tissus, chair, muscles) a, dans mon esprit, une existence qui ne peut être ni reniée, ni niée... Même disparu, retourné à la poussière, il ne peut plus jamais, après avoir été, "ne pas avoir été"... Et il a effectivement été, une seule et unique fois, dans toute l'éternité...
Un corps humain, et de même un corps de bête, ça n'a rien à voir avec le jugement ou la morale, avec le bien et le mal, l'inutilité ou l'utilité, avec ce qui serait "absurde" ou "justifié", pas plus d'ailleurs qu'avec toute espèce de “raisonnement ou de pensée philosophique”...
Il n'y a que cette réalité profonde, naturelle et imputrescible, authentique, immuable, de l'Etre, qui demeure dans le temps et dans l'espace... Une réalité qui a pris forme, écriture, trace, sculpture, musique, respiration, mouvement, relation, visage, message, dans le temps et dans l'espace... Et qui, quoiqu'il advienne, ne peut “qu'avoir été”, ne peut être niée...

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Re: Les corps perdus, de François Gantheret

Message par Yugcib le Lun 1 Fév - 21:21

Dernière fois

Après lecture de ce livre de François Gautheret “Les corps perdus”... Il me vient cette pensée... (dans le livre il y est question de puits dans lesquels sont enfermés des gens...)
... Il y eut une “dernière fois” sans que jamais l'on sût si c'était bien là une “dernière fois”... D'ailleurs l'auteur de cette “dernière fois” ne savait pas lui même que c'était “la dernière fois”...
Alors des pistes se croisèrent au dessus du couvercle de bois qui obturait le puits... Et l'on vit aussi au delà des chemins qui se croisaient, des couvercles de bois sur le sol. Et personne jamais, ou alors comme par un étrange hasard, ne soulevait l'un de ces couvercles de bois...

Sous le couvercle de bois qui obturait le puits, il y avait une voix que l'on entendait lorsqu'on posait le pied sur le couvercle... Alors il en était, de ces passants qui parfois soulevaient le couvercle et, comme pour répondre à la voix qu'ils entendaient, descendaient un seau dans le puits. Dans le seau il y avait à boire et à manger... Ou de la voix, de la pensée, de la question, ou du visage, ou du regard...
... Et ce jour là, de ce temps là, de ce temps qui avait passé dont on ne sait s'il est encore le même ou s'il n' a pas pris d'autres couleurs... La voix ne se fit plus entendre : elle avait retenti et même fait trembler le couvercle, une “dernière fois” sans que personne ne sût ou n'imaginât que c'était “la dernière fois”... Et la voix elle même demeurait pleine encore de ce qu'elle allait dire...
Continuer de dire...
Le temps chargé de tous les vents recouvrit de terre ou de sable le couvercle qui obturait le puits où vivait la voix. Et les pistes ici au dessus du couvercle, venues du grand paysage, se croisèrent et du monde, bien du monde passa sans que jamais personne ne sût qu'il y avait là un couvercle obturant un puits avec une voix dedans.
La voix ne sentait plus au bout de ses doigts la paroi du puits, le regard de la voix ne voyait plus le noir de l'intérieur du puits : la voix était devenue comme un foyer d'énergie immobile et silencieux que rien ne pouvait altérer ni atteindre. La voix n'émettait plus mais existait désormais comme une étoile dont on ne voit pas encore – ou dont on ne voit plus – la lumière...
Quelques uns de ceux qui passaient par là, en cet endroit où les pistes se croisent, savaient qu'il y avait là un couvercle obturant un puits et qu'avant, l'on entendait une voix : ils enlevèrent la terre ou le sable, soulevèrent le couvercle et descendirent dans le puits un seau contenant leur voix, leur visage, leur regard, une question... Mais lorsqu'ils remontèrent le seau, ils virent que tout ce qu'ils y avaient mis dedans revenait sans aucune trace de la voix de l'intérieur du puits... Alors ils ne comprirent pas...
Mais la voix à l'intérieur du puits... Avait – peut-être- pour un temps, pris une sorte de tunnel sous la terre (si elle n'était pas devenue comme un foyer d'énergie immobile et silencieux)...
Ils ne comprirent pas, mais certains cependant, pensèrent que la voix reviendrait se faire entendre...


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