La vie sera élucidée, d'Henri Pichette

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La vie sera élucidée, d'Henri Pichette

Message par Yugcib le Mar 26 Jan - 21:53

Voici un texte qui me semble d'une fantastique modernité et que j'ai  apprécié...

D' Henri Pichette (1924-2000) : La vie sera élucidée.

Néanmoins, la vie sera élucidée.
Car à vingt ans tu optes pour l’enthousiasme, tu vois rouge, tu ardes, tu argues, tu astres, tu happes, tu hampes, tu décliques, tu éclates, tu ébouriffes, tu bats en neige, tu rues dans les brancards, tu manifestes, tu lampionnes, tu arpentes la lune, tu bois le lait bourru le vin nouveau l’alcool irradiant, tu déjeunes à la branche, tu pars à la découverte, tu visites l’air les champs les ruines les métropoles les stades et les musées, les jungles et les églises, les arènes les volcans les chutes les fjords les oueds les lagunes les bayous les canons les toundras les déserts les grandes salles des châteaux les jardins suspendus les pyramides les mégalithes les catacombes les cavernes ornées les blanches montagnes les théâtres étoilés la mer Océane, tu bolides, tu pagaies, tu varappes, tu dribbles, tu crawles, tu voles à voile, tu hamaçonnes les filles, tu t’amouraches, tu gamahuches, tu renverses la vapeur, tu déploies les couleurs, tu dérides les bonzes, épouvantes les bigotes, scandalises les vieux birbes, tu convoles un jour dans l’infanterie un jour vers les ciseaux-lyres les aigles-bugles les cygnes au cri de cuivre un jour avec les clartés furieuses les splendeurs d’ombre la nature, tu idéalises, tu ambitionnes, tu adores, tu détestes, tu brilles.
À quarante ans je te retrouve rongeant ton frein, tu fondes sur la sympathie, il y a un cerne noir à toute chose, tu déshabilles du regard, tu convoites, tu prémédites, tu disposes tes chances, tu te profiles, tu places ton sourire tes phrases tes bouquets tes collets tes canapés, tu estimes, tu escomptes, tu commerces, tu carbures à prix d’argent, tu te pousses dans les milieux tu médis du tiers et du quart ou fais du plat selon le rang, tu arroses, tu gobichonnes, tu prends du ventre, tu prends des mesures, tu prends médecine, tu te mets au vert, tu récupères, tu remets ça, tu enrobes et te lisses le cheveu, tu ne veux pas avoir l’air, tu opères comme en glissant, tu serpentes, tu attaques, par le faible, tu escarmouches à petits coups de champagne, tu endors les chagrins, tu tamises les lampes, tu officies sous le manteau de la nuit... mais se réveiller : la grisaille la routine les manigances lea vacheries... comme tu voudrais un jeu neuf ! que s’il te l’était donné, tu laverais les sons, ressourcerais les images, procéderais à la toilette des Muses des Grâces des bonnes fées, or tu dissèques, tu calcules, tu cogites, tu épilogues, tu fais silence.
À soixante ans tu dates, tu radotes, tu perds la main l’ouïe tes dents, le cœur te faut, les jambes te flageolent, tu tombes en faiblesse, encore un peu et tu retombes dans une enfance touchée à mort.


[ Henri Pichette, Les Épiphanies, 1948. ]

     Déjà la première phrase m'interpelle : " Néanmoins la vie sera élucidée" ...
Je rapproche cette phrase, de  cette pensée qui m'est récemment venue : soit  l'idée que "tout un jour sera retrouvé" et qu'une sorte de vérité (en fait une réalité) originelle, intemporelle et quasi éternelle nous deviendra accessible parce qu'elle nous sera comme rendue... Ayant été perdue dès notre naissance...
J'aime bien toutes ces énumérations surtout dans "ce style là et avec ces mots là"... J'aime ce réalisme ainsi exprimé, à dire vrai ce qu'il y a dans ce texte, de "surréaliste"...
Mais à 60 ans pour moi, "l'enfance touchée à mort" serait la venue d'un temps de "révélation" (ou d'intuition) lié à un regard, à une pensée, à une interrogation... Et  cela  dépasserait toutes les révoltes anciennes et encore présentes... Et toutes les jeunesses vécues.
A défaut "d'emporter le monde" cette sorte de "révélation" qui viendrait - sans même peut-être avoir été cherchée - rendrait plus supportable le monde...
Une "enfance touchée à mort", qui en somme, dans son innocence blessée, dans sa blancheur demeurée tout aussi incandescente que du temps où elle ne savait pas et interrogeait... Pardonnerait "le lait bourru, l'alcool irradiant, les ruines, les jungles, les églises et les canons."..


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