Au pays des guignols gris livre 2

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Au pays des guignols gris livre 2

Message par Yugcib le Mer 9 Sep - 20:56

Lecture du texte intégral : livre 2 la traversée

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RESUME :

Ce 2 ème livre est le récit d'aventure d'Eridan, un jeune homme qui traverse le Grand Continent durant l'été 640 ER 4. Eridan rencontre d'étonnants personnages, des relations sensibles et émouvantes s'établissent, en particulier avec Vi, une jeune femme qu'Eridan accompagne des confins de l'Atlas Médian jusqu'à Spinzko, une ville de Neurélabie Continentale...

EXTRAIT :

Alvira est une fille des rues en blouson et pantalons déchirés ; le visage et les mains couverts de crasse, les cheveux poisseux et hirsutes, le regard perdu sur ce monde de la rue qui est maintenant le sien depuis... Elle ne sait même plus.
Elle joue de l'harmonica, de la flûte, elle vocifère des propos acides et déconcertants aux passants dans la rue, les lieux publics ; entre dans les magasins, répandant à l'intérieur, autour des clientes élégantes des parfumeries et des boutiques de prêt à porter, toutes les odeurs de sa peau, de son bas-ventre et de ses guenilles.
Agressive, elle écume tous les bancs publics du centre ville, déloge brutalement les autres vagabonds et miséreux.
En cet été de l'année 636, à Bremda, ville industrielle de Circadie Occidentale située au pied de l' Atlas Médian, à quelque trente kilomètres de la Porte de l' Ouest, il ne pleut pas.
Le ciel, uniformément bleu, inondé de lumière vive et vibrante, domine de toute son incandescence qu' il déverse, depuis les confins du grand plateau continental jusqu'aux crêtes ciselées de l' Atlas. Et, dans les rues de Bremda, sur les plaques de tôle des hangars des faubourgs, sur les façades et les balcons des immeubles d'habitation, sur les dômes et les pyramides métalliques des bâtiments publics et des centres commerciaux, il coule, de toute la puissance immobile, presque insoutenable de langueur de cet été continental particulièrement torride et sans perspectives, sans projets, pour les milliers de gens aux revenus trop modestes confinés dans les quartiers insalubres.
Pendant les jours chômés, appesantis et désoeuvrés sur les places publiques, assis sur des bancs de pierre grise, formant de petits groupes dans les cours intérieures des carrés d'immeubles, les jeunes gens de tous les quartiers de la ville semblent rêver de l'océan qu'ils n'ont jamais vu, à des milliers de kilomètres de la vie qu'ils vivent ici. Ils savent, pour la plupart d'entre eux, par les cartes de géographie de l'école de leur quartier, que, de l'autre côté de la Porte de l' Ouest, au delà de la Grande Fracture, par les routes de Two, de Tankara ou d’ Enolabay, l'on peut atteindre ces rivages océaniques seulement entrevus, à Bremda, dans les beaux livres des bibliothèques et sur les cartes postales. Aussi, cette Porte de l' Ouest, grandiose, qui s'ouvrait en un immense " U " majuscule profondément creusé dans l' Atlas, entre les gigantesques molaires fracassées, éclatées, arasées, de roches nues étincelant et saignant à ciel ouvert sous les feux du couchant et du levant ; cette Porte de l' Ouest, donc, était-elle mythique dans l'esprit des gens de cette région du monde. Elle soulevait des gerbes de projets avortés, de désirs d' aventure et de rêves insensés, éclatait dans des têtes qui ne seraient jamais des " grosses têtes ", mais qui, se rapprochant autour des tables des bars, sur les bancs de pierre de la place du Troc ou dans les cours des immeubles, se retransmettaient entre elles les images d'une réalité toujours transposée selon des scénarios décapants, mais aussi si fragiles, si dérisoires et sans avenir. Ces rêves et  ces projets sous le soleil de l'été continental dans la nudité de paysages criblés de cratères et de verrues de pierre se concevaient sur les terrasses des plus hauts immeubles de la ville, dans les fluorescences des bars aux heures agitées de la nuit, sur la bordure des plaques de béton en dessous des citernes d'eau,  sous les hangars surchauffés des centres commerciaux. Une littérature orale, spontanée, imagée, des jeux improvisés, des chants, des fresques vertigineuses recouvrant les murs des usines, des élans de tendresse, d'affection, de violence, une histoire  inconnue des médias, sans destin particulier, reliaient tous les protagonistes dans le creuset d’une même famille. Et tous ces acteurs n'ont jamais eu de promoteurs ni de médiateurs. Tout cela s'est dilué dans les couleurs mouvantes de la mosaïque du monde. .../...

.../... A Bremda, en cet été 636, parait désertée de ses habitants, particulièrement en son centre. Les bars, les boutiques,  les cinémas ne font plus recette, car ici, les touristes ne viennent jamais, et la plupart des gens relativement favorisés par leur situation sociale ou familiale, leurs revenus, sont tous partis vers la côte Enizolienne, la Neurélabie méridionale, ou les pays nordiques.
Alvira erre donc dans les rues de Bremda avec son sac sur le dos, affublée de ses guenilles, les doigts de ses pieds aux ongles noirs devançant le bout de ses semelles usées. Afin de tromper quelque peu la tristesse, la solitude et l'étirement de ces heures de feu, de ces nuits moites, elle miaule des mélodies hachées, lancinantes, douloureuses, parfois d'une beauté et d'une force émouvantes, et dont les tonalités répercutées en écho viennent troubler le sommeil des citadins prostrés dans leur ennui.
Trois jours auparavant, elle s'était échappée du Bloc Sanitaire, faussant compagnie aux agents de la Garde Civile qui l'avaient retenue pour quelque temps, suite à l'une de ses frasques. Alvira, souvent interpellée sur la voie publique, se livrait habituellement à diverses violences, délits mineurs, exhibitionnisme, vociférations obscènes et injures. Elle était très connue, à Bremda, des services de la Brigade Sanitaire et des agents de la Sécurité Civile.
Où allait-elle loger ce soir ? C'est qu'aujourd'hui, Alvira avait besoin de " voir du monde ". A l'auberge de jeunesse de Bremda, les gérants, un jeune couple d' Atalantes n'étaient pas très " regardants " sur les allées et venues incessantes de ces centaines d'itinérants de tous les pays du monde qui transitaient par la région, se rendant d'un bout du continent à l'autre, généralement par les turbo-trains, le macadamroye, les pistes transcontinentales, ou bien, en pratiquant le " turbo-stop ". .../...

.../... Bremda, ville socialement et culturellement pauvre, plaque tournante du commerce et de l'industrie, carrefour de civilisations et de peuples autrefois en exil ou en transit entre deux mondes différents, s'était en définitive figée dans un immobilisme et une monotonie trépidants. Ici, on martelait, assemblait, construisait, dans des ateliers gigantesques, sur des chantiers encombrés d' engins volumineux, tout ce dont la planète avait besoin, comme à Enolabay ainsi que dans d'autres grands centres industriels.
Cependant, la ville n'était avant tout qu'un très gros organe de fabrication, un ventre, un poumon, un souffle, mais pas une tête...
Pas de centres culturels ou de loisirs. A peine quelques cinémas de quartier... Et des bistrots à profusion, des terrains de sport sur lesquels s'affrontaient des équipes de " Stirk-bole " sans envergure, des amateurs, des bandes de jeunes venues des faubourgs industriels.
Aussi l' Auberge de jeunesse, à Bremda, est-elle, de par la situation de la ville, un lieu de rencontres, de discussions, d'échanges, et surtout de trafics en tout genre. Aménagée depuis la Révolution Culturelle dans un ancien palais gouvernemental du 18 ème millénaire, elle accueille indistinctement toute personne en transit ou séjour provisoire, principalement des jeunes, mais aussi des adultes et des personnes âgées sans domicile fixe. L'hébergement, avec le déjeuner du matin, n'y coûte que quatre parsécus par jour. A titre de comparaison, un loyer, à Bremda, pour un logement de deux pièces cuisine, dans un immeuble " social ", se négocie entre mille et deux mille parsécus au mois, ce qui représente plus de la moitié du salaire d'un ouvrier non spécialisé.
D'immenses dortoirs, situés en dessous de la charpente, dans les anciens greniers d'archives, ne sont pas toutefois des lieux de tout repos : la lumière, le bruit, les éclats de voix, les musiques explosives, les cris,  y sont permanents. Entre les rangées de couchettes et de caisses de rangement, l'on s'y échange habituellement le " Kif " de Kafricentrie, qui se roule en grosses cigarettes, quelques bidons de " Saraké ", un alcool particulièrement euphorisant, produit en Berbérie, sur les plateaux Ibères et en Neurélabie méridionale.
Alvira est une fille étrange, sans repères culturels, idéologiques ou relationnels, une fille imprévisible, brutale, vulgaire, indifférente à son sort, ne " travaillant " que très occasionnellement. Elle est sale, désordonnée et agressive. Tel son portrait selon les apparences. Elle pourrait rencontrer la même personne dans la journée, en deux situations relationnelles diamétralement opposées, aussi rapprochées soient-elles ; injurier cette personne ; et, inversement, répondre à un besoin exprimé par elle, lui venir en aide, d'une manière déconcertante.
Elle avait été autrefois une " jeune fille chic ", aimée de ses parents et de tous ses amis, reconnue comme l’ une des plus brillantes élèves de la Faculté de Sociologie. Au concours de l'Histoire de l' Evolution de la Société du 14 ème au 18 ème millénaire, organisé par le Groupement des Facultés et des Sciences Sociales d' Enizola, Alvira avait remporté le prix de la Fondation Encyclopédia Universalis pour ses travaux de recherche, sa documentation et sa reconstitution d'une vérité historique selon une approche assez différente des idées et des théories jusque là admises ou controversées dans les milieux scientifiques.
En dépit de son pied bot, Alvira avait fière allure, en ce temps-là : un visage anguleux, très agréable, des cheveux noirs épais, et sa jambe " normale ", d'une ligne parfaite, faisait oublier le défaut de l'autre jambe, la droite.
Et puis, un jour, sa vie avait basculé, tout s'était écroulé. Un dramatique accident de la circulation en lequel ses parents avaient péri brûlés dans leur turbomodule, la disparition inattendue, inexpliquée de son compagnon ; et de dérive en dérive, elle avait tout lâché.  Seule, enfant unique, sans ressources financières, sans appuis parce qu'elle n'avait jamais recherché la notoriété, et que son ouvrage, en fait, n'avait paru que dans quelques librairies spécialisées, Alvira ne put retrouver en elle l'énergie et l'enthousiasme qui lui auraient permis d'envisager un avenir, d'autant plus que tous ses amis de jadis, du temps de ses études, s' étaient détournés d'elle. A moins d'un mois de son mariage, encore dans les lendemains de la disparition de ses parents, Gil était parti, sans prévenir et sans laisser de traces. Elle s'était donc interrogée sur le sens, la fragilité des liens et des relations entre les personnes, sur l' absurdité de certaines situations survenant à l'occasion d'une suite illogique de petits évènements ou comportements en apparence anodins, mais lorsqu'ils s'imbriquent dans ces situations incongrues, inextricables, contribuent à l'absurdité du mouvement d'un mécanisme qui nous échappe.
A ce moment-là, Alvira avait " perdu pied " parce qu'elle avait senti très profondément que ce qu'elle avait de meilleur en elle ne lui servait plus à rien, que les gens finalement dans leur expérience personnelle, orientée, jalonnée de repères, n'avaient pu recevoir d'elle que ce qu'ils attendaient d'elle quand elle pouvait le leur donner.
Alors, elle avait sombré brutalement. Elle s'était désolidarisée de son devenir. Elle ne voulait plus, en aucun cas, être une " jeune fille chic ". Elle ne s'était plus lavée, ni " habillée ". Son pied bot, à présent, elle le brandissait comme un poing fermé, dérisoire et provocateur. Elle était devenue la pire des clochardes.
De sa plus grande découverte, elle n'avait jamais rien dit à personne au monde. Cela s'était passé au cours d'un voyage d'exploration dans le Massif Epargné, lors de sa dernière année d' études.
Cette découverte-là, communiquée dans le monde présent, si Alvira avait décidé de la faire connaître, n' aurait certainement pas eu l'impact correspondant à la valeur et à la puissance de son message, ni particulièrement interpellé bon nombre de scientifiques et d'intellectuels. Ce qu'elle avait vu, réellement vu, en effet, aurait manqué de crédibilité. D'ailleurs, elle-même, avait bien senti, à l'époque, que son esprit n'était pas du tout préparé à recevoir une telle connaissance et un tel message.
Au fond d'un petit vallon perdu, en longeant un torrent de montagne prisonnier d'une végétation inextricable, au delà de la source de ce cours d'eau, elle avait atteint une anfractuosité s'ouvrant dans la roche, au flanc d'un promontoire assez élevé. Alvira s' était aventurée dans le passage qui s' était élargi jusqu'à devenir un tunnel. Sa lampe frontale éclairant le passage, elle s’ était  avancée... Alors, tout à coup, le tunnel s'était ouvert devant une caverne souterraine. En hauteur apparaissait une voûte  percée d'un triangle de ciel bleu et de lumière vive. Un lac, d'une eau très pure, miroitait de mille feux de flammes translucides, et, tout au bord, à deux pas de la jeune fille, sur une petite plage d'argile, enfoncé en sa base, un étrange monolithe en forme de pyramide tronquée, noir, vibrant au toucher et tout brillant. Etait-ce du métal, de la roche, ou, une autre matière inconnue ? Et ce qui se passa, après qu' Alvira eût effleuré de ses doigts la surface de ce monolithe la bouleversa.
Seul, un garçon qu'elle allait bientôt rencontrer, à l' Auberge de Jeunesse de Bremda, cet été, et qu'elle n'allait pas revoir avant l’année suivante, connaissait cette histoire...
En ce jour d'été 636, alors qu'elle s'acheminait, arc-boutée et boitillant, ployant sous le poids de son sac à dos vers l'auberge de jeunesse, elle avait encore ce secret enfermé en elle, et le souvenir de ce moment unique, si fort et si fragile en même temps, en lequel son esprit s'était ouvert à la connaissance... Cela avait été bien autre chose encore que l'intuition de ce qui avait pu se passer sur la planète Terre, avant ER-1, au delà d'autres nuits des temps. Jamais les Historiens et les archéologues d' ER-4 ne la prendraient au sérieux. Et, du temps de ses succès, ce qu'elle avait présenté pour le Concours des Facultés, après tout, n'était jamais qu'une vérité historique très récente, en dépit de l'approche remarquable qu'elle avait faite de cette vérité.
Aujourd'hui, elle miaulait sauvagement ses mélodies sur un vieil harmonica, errante, souffrant de la faim et de la soif, brûlée en été, gelée en hiver. Elle n'avait même plus de rêves, ni la moindre volonté en quoi que ce soit. Elle se moquait éperdument de sa licence de  sociologie qui ne lui servait plus à rien.
-- Y 'a des mecs à voir, à l' AJ... Et les gérants, c'est des mecs sympas, y me botteront pas le cul, même cradingue comme je suis ! Je pourrais toujours y crécher quelques jours, après on verra...

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